LA VACCINATION FACE À LA MÉFIANCE DES POPULATIONS


Selon le Vaccine Confidence Project, « malgré le succès historique de la vaccination en matière de réduction du fardeau des maladies et des décès chez les enfants, des épisodes d’inquiétude et de rumeurs concernant les vaccins se sont répandus dans le monde entier », suscitant de la méfiance chez certaines personnes et dans certaines communautés.

Au Cameroun, cette peur des vaccins est un phénomène bien connu des services de vaccination qui éprouvent souvent des difficultés à travailler auprès de certaines populations dans certaines localités.

« Il y a des parents qui refusent d’ouvrir leurs portes lors des campagnes de vaccination ; d’autres cachent leurs enfants ou alors, ils vous disent carrément qu’ils n’en veulent pas, sans passer par quatre chemins », témoigne Victor Kamè, médecin urgentiste et chef du Centre international de vaccination de Douala.
Secrétaire générale adjointe de Positive Generation, une ONG qui lutte pour l’accès aux soins de santé et pour les droits humains, Jodelle Kayo a été plusieurs fois témoin de cette méfiance des populations vis-à-vis du vaccin, qu’elle met avant tout sur le compte des pesanteurs socio-culturelles et du manque d’information.

« Les vaccins sont souvent mal appréhendés dans les zones reculées, en particulier dans les zones forestières, à cause d’un manque d’information et de sensibilisation », dit-elle.


L’intéressée cite l’exemple des pygmées Baka, peuples forestiers vivant dans l’est du Cameroun.

« Nous y avons mené un projet d’accès à la justice. Et l’un des facteurs qui en sont ressortis est que du fait de l’éloignement et de l’accès difficile de ces zones, l’information n’y arrive pas vite ».

L’avantage qu’il y a en ville, explique-t-elle, c’est que même si on n’est pas soi-même confronté à certaines situations, on entend, on lit, on regarde et on en est informé. « Mais, dans ces zones, on sait que quand on est malade, on se soigne avec les herbes. Comment donc allez-vous dire à ces gens qu’il y a des vaccins qu’il faut administrer pour fortifier l’enfant ? ».

Jodèle Kayo incrimine aussi les légendes urbaines qu’elle définit comme des informations sans fondement sorties de nulle part, mais qui modifient le comportement des populations.

« Il n’y a pas longtemps, se souvient-elle, le vaccin contre la grippe avait été au centre d’une vive controverse parce qu’il se racontait partout que c’était une expérimentation en vue de rendre les enfants stériles ».


Vaccin contre le tétanos

Abondant dans le même sens, Victor Kamè se rappelle la polémique de même nature qui avait caractérisé à une époque une campagne de vaccination contre le tétanos.

« Il était destiné uniquement aux jeunes filles, et la rumeur a commencé à courir selon laquelle c’était pour les rendre stériles. Or, comme nous luttons contre le tétanos néonatal qui n’est transmis à l’enfant que si la mère n’est pas vaccinée, on avait préféré vacciner les jeunes filles afin de les immuniser pour toute leur vie », dit-il, encore visiblement médusé.

Cependant, pour ce médecin, une autre cause importante de cette réticence de certaines populations face aux vaccins est la grande fréquence des compagnes de vaccination.

« Par exemple, dans le cadre de l’éradication de la poliomyélite, dit-il, nous avons eu à faire beaucoup de tours de vaccinations. Et les gens étaient un peu lassés de nous voir arriver huit, neuf, voire dix fois chaque année ».

En revanche, le naturopathe Emile Toukam se trouve à l’opposé de ces explications. Pour lui, la peur des vaccins est simplement consécutive aux effets secondaires de ces produits dans le corps humain.

« Les vaccins sont nocifs pour le corps humain parce qu’ils polluent l’organisme et peuvent entraîner des maladies chroniques et aiguës. Au fur et à mesure qu’on prend les vaccins, le corps humain devient un dépotoir, d’où la survenue de maladies comme les accidents vasculaires cérébraux (AVC) », dit-il.


Séquelles

Ce n’est pas un hasard s’il prend l’exemple de l’AVC. Il se trouve qu’il avait reçu dans son cabinet situé au centre-ville de Douala un patient qui, dit-il, souffrait des séquelles d’un vaccin qu’il avait reçu alors qu’il était âgé de six ans.

« Presque quarante ans plus tard, relate-t-il, le vaccin était toujours dans son corps. Et en Europe d’où il venait, des médecins avaient établi que c’est ce vaccin qui continuait de circuler dans son sang qui était à l’origine de son AVC ».

« Je peux vous assurer que depuis lors, ce patient n’a plus jamais accepté que ses enfants prennent le moindre vaccin », poursuit Emile Toukam.

Le naturopathe conclut son propos en disant qu’il n’y a “pas de vaccin pur. Tous les vaccins sont dangereux ».

Ce que lui concède quelque peu Victor Kamè, du Centre international de vaccination du Cameroun, non sans rapidement mettre les points sur les « i ».

« Il est clair que la vaccination peut avoir des effets secondaires ; mais ce sont des effets secondaires moindres, surtout quand on les compare aux bénéfices que nous avons avec la vaccination », dit-il.


Conséquences

Quoi qu’il en soit, cette peur des vaccins n’est pas sans conséquences sur la stratégie et les objectifs nationaux de santé publique. Victor Kamè se souvient en particulier d’une résurgence inattendue de la poliomyélite, en 2010.

« Nous étions à deux doigts d’avoir la certification que nous avions éradiqué la poliomyélite. Et soudain, nous avons enregistré quatre cas de paralysie flasque à virus sauvage à Malentouen, dans l’ouest du Cameroun ».

Suivant son récit, les investigations avaient alors révélé que la famille concernée était celle d’un pasteur avec trois enfants qui n’avaient pas été vaccinés depuis dix ans.

« En réponse, nous avons vacciné l’année qui suivait à deux reprises les enfants qui avaient plus de cinq ans », se rappelle Victor Kamè.

C’est dire si les services de vaccination ne baissent pas les bras face à la méfiance des populations vis-à-vis des vaccins. Ils élaborent et mettent en œuvre des stratégies pour convaincre les personnes réticentes.

A en croire Jodelle Kayo de Positive Generation, la meilleure solution demeure le recours aux relais communautaires, qui sont des personnes recrutées au sein des communautés réticentes-mêmes. Il peut s’agir de chefs de villages, de chefs de camps, etc.

« Ces derniers sensibilisent les populations en utilisant leurs langues et leurs codes. C’est très important », indique-t-elle, soulignant la nécessité « d’éduquer les populations sur ce qu’est la vaccination, pourquoi la vaccination, et de le faire en utilisant leurs langues et leurs codes ».

Avec cette méthode, « les seules personnes que nous n’arrivons pas souvent à convaincre sont celles qui refusent les vaccins pour des convictions religieuses. Par exemple celles qui pensent que c’est Jésus Christ qui soigne et que par conséquent, elles n’ont pas besoin du traitement humain », constate Victor Kamè pour confirmer l’efficacité de cette approche dite communautaire.


 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *