GAMBIE : L’EXCISION VA-T-ELLE ÊTRE DE NOUVEAU AUTORISÉE ?


Coup de tonnerre en Gambie. Le 18 mars, les députés ont examiné à l’Assemblée nationale la levée de l’interdiction de l’excision. Et l’écrasante majorité d’entre eux, 42 voix contre 47, a approuvé le réexamen de la loi qui interdit cette pratique depuis 2015. La proposition a donc été transmise à la commission des Droits humains, chargée de rédiger un rapport sur la question. Ce document sera ensuite présenté aux députés courant juin, qui voteront alors pour ou contre le retour du droit à exciser.

À l’origine de cette proposition, le parlementaire Almameh Gibba, qui a fustigé les amendes de 15 000 dalasis, soit environ 200 euros, prononcées contre trois femmes exciseuses en 2023. Ces condamnations ont fait la une de l’actualité en Gambie ces derniers mois, et ont ravivé le débat sur la question. Le Conseil islamique suprême avait d’ailleurs publié une fatwa assurant la légalité de la « circoncision féminine » au regard de l’islam, et demandé, par la même occasion, au gouvernement de reconsidérer l’interdiction. Dans une publication postée sur les réseaux sociaux le 14 mars, l’organisation insiste : l’excision ne constitue pas une « mutilation » mais une « circoncision féminine », où « seule est prélevée une fine partie du clitoris sans ablation totale de l’organe ni des lèvres ».

Des arguments sur lesquels s’est appuyé Almameh Gibba pour constituer sa proposition de loi. Selon le député, l’interdiction de l’excision actuellement en vigueur « est une violation directe du droit des citoyens à pratiquer leur culture et leur religion [?], la population gambienne étant majoritairement musulmane ».

« Réaction patriarcale »

La pratique de l’excision ? qui consiste en l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes, clitoris, grandes et petites lèvres, parfois avec suture ? a été interdite il y a neuf ans sous l’impulsion de l’ancien dictateur Yahya Jammeh. La loi actuelle punit leurs auteurs de peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison, et d’une amende de 50 000 dalasis. L’emprisonnement à vie peut aussi être prononcé si la jeune fille excisée succombe à cette mutilation.

La loi, adossée au protocole de Maputo de l’Union africaine sur les droits des femmes que la Gambie a ratifié en 2005, avait été votée à la suite d’autres mesures visant à renforcer le droit des femmes en Gambie : deux ans plus tôt, en 2013, la violence domestique (physique, sexuelle, psychologique) a été proscrite et la notion de viol, élargie.

Ce panel de lois avait été accueilli à l’époque avec enthousiasme par les ONG et les bailleurs de fonds. Il laisse place, aujourd’hui, à la sidération. Mi-mars, l’ONU a ainsi appelé les élus de Gambie à « rapidement retirer » ce projet de loi, « une violation odieuse des droits humains », selon elle. « Le corps des filles leur appartient. Les mutilations génitales féminines les privent de leur autonomie et causent des dommages irréversibles », a réagi de son côté le Bureau des droits humains des Nations unies en Gambie sur le réseau social X. Isatou Touray, présidente de l’association gambienne GamCoTrap, a fustigé dans Le Monde une « réaction patriarcale qui instrumentalise les femmes et la religion pour mieux contrôler leur corps et à travers elles la société ». Du côté des députés, Gibbi Mballow a fait savoir : « Nous ne devons pas nous cacher derrière l’islam ou la culture pour faire du mal à nos femmes et à nos filles. La religion l’interdit, au contraire. »

Face à ce tollé, le vice-président de l’Assemblée, Seedy Njie, a tenté de rassurer. « Nous veillerons à ce que l’amendement proposé ne passe pas », a-t-il déclaré au journal Standard. Il a, en revanche, suggéré la suspension des poursuites contre les auteurs de mutilations génitales, « le temps que soient menées des campagnes de sensibilisation efficaces ».

Saignements, infections, décès

« Les coutumes culturelles et religieuses ont toujours été un sujet central en Gambie et beaucoup de politiques font la corrélation entre les deux là où il n’y en a pas », explique Satang Nabaneh, professeure de droit dans les universités de Dayton, aux États-Unis, et de Pretoria, en Afrique du Sud. Les mutilations génitales féminines (MGF) n’ont en effet « aucun fondement religieux, y compris dans l’islam », assure sur le site de l’Unicef sa représentante gambienne, Nafisa Binte Shafique.

Au regard de l’étendue des MGF dans le pays, force est de constater que ce discours trouve pourtant un écho : en Gambie, 73 % des femmes âgées de 15 à 49 ans sont excisées, d’après les chiffres 2024 de l’Unicef. La majorité, avant l’âge de 5 ans.

Malgré la loi de 2015, difficile, donc, pour les Gambiennes d’échapper aux mutilations génitales féminines. D’abord à cause de la persistance de pratiques traditionnelles, mais aussi parce que « porter plainte est compliqué », déplore Satang Nabaneh. « La police ne reçoit pas forcément les victimes avec bienveillance, car elle-même ne voit pas vraiment le problème. Les exciseuses trouvent aussi d’autres techniques, moins visibles, pour que leur mutilation ne soit pas considérée comme une excision. De plus en plus de femmes sont, par exemple, victimes d’early cutting, une ablation partielle qui ne se voit pas sans un examen médical approfondi. »

Pour la chercheuse, c’est la preuve que « la loi ne suffit pas » pour qu’un changement s’opère enfin. « Légiférer, c’est une des solutions au problème, mais on ne peut pas compter que sur ça. Les services de santé doivent aussi prendre le sujet à bras-le-corps et proposer des solutions à ces femmes pour réparer les dommages physiques et mentaux de ces mutilations, affirme-t-elle. Les ministères de la Justice, de l’Intérieur et de l’Éducation doivent aussi s’impliquer. La lutte contre les MGF, ce n’est pas un problème que pour les femmes, c’est toute la société qui en pâtit. »

D’après l’enseignante, « depuis la chute de Yahya Jammeh, l’espace démocratique s’est élargi ». Si cette libération de la parole « est utilisée par des personnes qui instrumentalisent la religion à des fins politiques », elle profite aussi à « de jeunes leaders, issus d’un milieu associatif ou artistique, qui osent prendre la parole sur les questions de société ». « C’est très important, car ces jeunes, à travers les réseaux sociaux notamment, parlent à toutes les couches de la société, s’enthousiasme-t-elle. C’est de là que viendra le changement. »


Article de Par Marlène Panara / Le Point