DIDIER RAOULT : CHLORURE DE POLÉMIQUE


Son nom est partout ou presque, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Alors qu’il assure que la chloroquine traiterait efficacement le Covid-19, Didier Raoult est devenu à la fois l’espoir d’une grande partie de l’opinion publique, mais également la tête de turc de la grande majorité de la communauté scientifique. Finalement, on pourrait avoir du mal à cerner le personnage de ce médecin, hyper médiatisé depuis quelques jours. Didier Raoult, charlatan ou chercheur émérite ?

Ce jeudi 9 avril, le président français Emmanuel Macron s’est rendu à Marseille pour rencontrer le Professeur Didier Raoult, le patron de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection. Véritable rock star depuis plusieurs jours parce qu’il assure qu’un dérivé de la chloroquine est efficace contre le Covid-19 et pourrait stopper la pandémie, l’infectiologue divise la communauté scientifique, qui lui reproche ses méthodes, et la population qui voit en lui l’homme providentiel qui sortira le monde de cette crise sanitaire. Dans les faits, le chercheur récompensé pour sa carrière, mais iconoclaste assumé, se trouve à mi-chemin entre ces deux tendances prêtées à sa personne.


« Dans mon monde, je suis une star »

La première question que l’on se pose en cherchant les états de service du docteur Didier Raoult est la suivante : comment un chercheur aussi respecté par ses pairs a pu autant être présenté comme un charlatan dans les médias ? En effet, malgré une coiffure et un look qui tiennent plus de Panoramix (le druide de la bande dessinée Astérix, Ndlr) que du Dr House, Didier Raoult n’est pas exactement ce qu’on pourrait appeler un inconnu de l’écosystème de la recherche médicale.


La potion magique de Panoramix divise le village gaulois…

Le fait qu’il fasse partie des 11 scientifiques du comité consulté par le président français Emmanuel Macron dans la lutte contre la pandémie aurait dû donner un début de réponse à ceux qui se sont donné la peine de chercher. Contrairement aux idées véhiculées ces derniers jours, le nom de Didier Raoult est bien connu dans l’écosystème de la recherche médicale internationale. Le Français a notamment découvert un moyen de cultiver les rickettsies, des bactéries intracellulaires à l’origine notamment du typhus, pour mieux les étudier.

Le chercheur a d’ailleurs donné son nom à deux bactéries de cette famille qu’il a découvertes : Raoultella planticola et Rickettsia raoultii. Didier Raoult a également décrypté le génome de la bactérie à l’origine de la maladie de Whipple, près d’un siècle après l’apparition de cette pathologie. Bien connu des gouvernements français des années 2000, il a notamment rédigé, à la demande de celui de 2003, après l’épidémie de SRAS, un rapport sur le bioterrorisme et les risques épidémiologiques. Dans son étude, il alerte déjà sur la faible capacité du système sanitaire français à faire face à une pandémie. Il aurait même bénéficié de la subvention française la plus élevée dans le domaine médical. Elle s’élève à 72,3 millions d’euros octroyés par l’Agence Nationale de la Recherche, pour « le pôle majeur et stratégique qui concentre à Marseille les moyens de lutte contre les maladies infectieuses en mêlant soins, recherche, formation et valorisation », réclamé par le chercheur dans son rapport de 2003. La subvention permettra notamment de construire le bâtiment flambant neuf de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection.

Le 19 novembre 2010, Didier Raoult reçoit le grand prix Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) 2010 pour l’ensemble de sa carrière. En 2017, selon la société Clarivate Analytics, spécialiste des outils et des services autour de la propriété intellectuelle et de la production de connaissances scientifiques, Didier Raoult est le chercheur européen dont les publications ont été le plus citées, par la communauté scientifique internationale sur les maladies infectieuses.

Selon l’étude, le Français a publié 636 articles entre 2007 et 2013 et ces derniers ont été cités 18 128 fois par les scientifiques de la communauté internationale. Alors, le docteur Didier Raoult n’est pas un charlatan sorti de nulle part comme peuvent le laisser penser certains articles de presse. « Dans mon monde, je suis une star », assure l’intéressé dans une interview.


Iconoclaste et antisystème assumé

Si, malgré ses états de service, Didier Raoult est critiqué par certains médias et ses pairs, c’est surtout à cause de son iconoclasme assuré et de ses tendances antisystémiques assumées. « Quand on lui demande pourquoi il a les cheveux longs, il répond “pour les faire chier tous” », raconte à France Culture, un journaliste qui le connaît bien.


Ce jeudi 9 avril, le président français Emmanuel Macron s’est rendu à Marseille pour rencontrer le Professeur Didier Raoult

Né à Dakar

Cette défiance, ce ton provocateur sont peut-être la revanche de celui que tout semblait éloigner d’une carrière qu’il a pratiquement dans les gènes. En effet, né le 13 mars 1952 à Dakar au Sénégal, Didier Raoult est le fils d’un médecin militaire normand, fondateur de l’Organisme de recherches sur l’alimentation et la nutrition africaines (Orana). Sa mère, elle, est infirmière.

Durant une scolarité effectuée en partie dans un lycée de Nice, puis dans un internat à Briançon, le jeune Didier Raoult se révèle être un mauvais élève. A 17 ans, il décide de prendre la mer et travaille pendant deux ans sur des bateaux. En 1972, il passe un baccalauréat littéraire en candidat libre et réussit. Il s’inscrira pourtant à la faculté de médecine de Marseille. En fait, les études de médecine étaient les seules que son père était disposé à financer. Après son doctorat, il choisit de devenir infectiologue, comme son arrière-grand-père Paul Legendre, véritable figure du domaine en France au 19e siècle. « Je veux être le meilleur au monde », assurait-il en partant pour les Etats-Unis dans le cadre de sa formation. A son retour à 42 ans, l’ancien mauvais élève remporte la présidence de l’université de Marseille.

Infectiologue reconnu et prolifique en termes d’articles scientifiques, Didier Raoult entre, en 2015, dans le classement Thomson-Reuters des chercheurs les plus influents. Seulement, le Français n’a que peu d’affinités avec ses pairs. Désireux d’éviter les « autoroutes scientifiques », Didier Raoult se retrouve bien souvent en conflit avec ses pairs, les « méthodistes », qui ne manquent pas de lui reprocher sa méthode. Au fil des années, ce conflit va créer un personnage, que, souvent, le médecin se retrouve à surjouer. C’est d’ailleurs l’un de ces épisodes qui lui vaut aujourd’hui le désaveu de ses pairs.


Un scepticisme pas si injuste que ça

L’une des principales raisons ayant provoqué la levée de boucliers de la communauté scientifique face aux propositions de Didier Raoult est liée à ses propos au moment où la France commence à peine à être touchée par la pandémie de Covid-19. Celui qui se vante d’étudier dans son IHU 3 000 des agents pathogènes les plus dangereux au monde, va minimiser la menace du Covid-19 dans une sortie qui ressemble beaucoup à un nouvel épisode de railleries envers ses détracteurs de Paris, plutôt alarmistes face au mal venu de Chine. « Le coronavirus comme celui de Wuhan, c’est un de plus à notre collection ». Il traite alors le Covid-19 de « grippette ». On est alors en droit de trouver normal le scepticisme de la communauté scientifique lorsque le même chercheur revient, alors que les morts s’amoncellent avec un remède contre la « grippette ».

Pour lui, il est inique de vouloir transformer un malade en sujet d’étude avant autre chose. Ne jurant que par son serment d’Hippocrate, l’infectiologue pense que la chose qu’a à faire un médecin en présence d’un malade, c’est de le soigner. « A chaque fois que vous voyez un malade, c’est un malade, ce n’est pas un objet de recherche. Vous ne pouvez pas transformer les malades en objet de recherche ». Quelques jours après ses vidéos et sous le feu du lynchage médiatique de la communauté scientifique, il rappelle qu’il n’est pas le seul médecin à croire en la chloroquine. « Quand on fait un sondage aux médecins du monde entier, il y a 37 % de médecins qui donnent de l’hydroxyhloroquine (l’étude a été menée par Sermo, un “salon virtuel” pour les médecins, Ndlr). En France le nombre de personnes qui donne de l’hydroxychloroquine sans le dire est considérable. J’ai été frappé de voir que dans mon propre CHU, voyez-vous, les gens à côté de nous qui reçoivent des patients qui ont le coronavirus, ils les traitent aussi avec de l’hydroxychloroquine et de l’Azithromycine. Donc je suis content parce que j’avais un sentiment d’étrangeté. Parce que tout le monde dit que c’est moi qui fais ça, ce n’est pas moi, ce sont les médecins qui font ça et je suis content de voir que les autres médecins font comme moi parce qu’ils sont raisonnables », déclare Didier Raoult à 20 minutes.

Ses propositions ont même convaincu Donald Trump qui a apporté son soutien à l’utilisation de la chloroquine. Au final, sur le plan personnel ou dans sa méthodologie, les habitudes de Didier Raoult dérangent certainement, mais refuser de mettre à l’épreuve ses propositions serait une faute. C’est ce que pense Annie Chasson qui s’est exprimée dans Le Temps.  « Je ne sais pas si le docteur Raoult mérite le Prix Nobel de médecine que lui et son ego surdimensionné semblent tant vouloir. Mais je sais ce qu’est le mépris des élites technocratiques parisiennes. Si l’hydroxychloroquine est une chance, ne pas la saisir alors que le pic de l’épidémie approche est un crime », commente-t-elle.

En attendant, dans le but d’offrir une méthode plus consensuelle, Didier Raoult aurait présenté hier au président français une nouvelle étude sur le traitement qu’il propose. Cette fois, 1061 patients auraient été traités à l’hydroxychloroquine et l’azithromycine. « Vous verrez dans les résultats que la mortalité est de l’ordre de 0,5 % et que le taux de guérison est extrêmement élevé », assure Didier Raoult. Moins truculent et beaucoup plus « méthodiste », l’infectiologue trouvera peut-être des oreilles plus attentives à ses propositions au sein de la communauté scientifique française.


 

Par Servan Ahougnon — Src: agenceecofin