LES FILLES DOIVENT AVOIR DE LA PASSION POUR CE QU’ELLES FONT


En octobre dernier, c’est une Burkinabè, Geneviève Zabré, qui a remporté à Lausanne (Suisse) l’édition 2018 du concours « Ma thèse en 180 secondes », coorganisé par l’Agence universitaire de la Francophonie. Elle a été sacrée grâce à ses travaux sur l’utilisation de plantes médicinales pour réduire les gaz à effet de serre (le méthane en l’occurrence) produits par les moutons.
Mais, ce succès académique et scientifique aurait bien pu ne jamais avoir lieu quand on sait que la famille de cette jeune femme a tout perdu dans la crise ivoirienne alors qu’elle n’était encore qu’une élève. Dans cet entretien, cette universitaire qui enseigne aujourd’hui à l’université de Ouaga 1 décrit son parcours atypique et partage ses valeurs qui peuvent en inspirer plus d’un.


Parlez-nous de vous, de vos origines et de votre parcours

Je suis issue d’une famille devenue pauvre par la force des choses. La vie était dure pour moi, ma sœur et mon frère au lendemain du conflit ivoiro-ivoirien. Nous résidions en Côte d’Ivoire et mon père était banquier. La guerre est passée devant notre porte. Nous avons tout perdu. Forcée par les évènements, je suis rentrée au Burkina Faso en 2000 avec ma mère, où j’ai continué mon cursus scolaire et universitaire.  Mon petit frère et ma grande sœur étaient plus intelligents que moi, mais par manque de moyens, ils ont tous abandonné leurs études. Seule à poursuivre, je me suis donné un défi : aller très loin contre vents et marées afin de faire plaisir à mes parents.


Et comment est née votre passion pour la science ?

Depuis le bas âge, mon père aimait à me dire qu’un chercheur est celui qui trouve des solutions aux problèmes. Et j’aimais ce métier sans savoir réellement ce que fait un chercheur. Le vrai amour du métier se concrétisera après ma licence en science biologique, mon master en protection et amélioration des plantes et mon stage pratique en master de recherche à la station de l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA). Quand j’ai décidé de faire la recherche, il fallait convaincre la famille et mon fiancé. Ces derniers souhaitaient que je me lance à la recherche de l’emploi. Dans mon environnement familial, il n’y a pas de chercheur ; si bien que quand j’ai décidé d’embrasser ce métier, mes proches m’ont conseillée de passer les concours de la fonction publique. Certains se plaisaient à me poser la question : « tu dis que tu es chercheur, tu as trouvé quoi ? »


Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur la santé animale ?

Après une année à la semence forestière où j’ai terminé comme maître formatrice en greffage d’anacarde, la chance m’a souri, et j’ai obtenu un soutien du projet tripartite Afrique-Brésil-France sur la lutte contre la désertification en Afrique pour des études doctorales. Ce n’était pas une bourse en tant que telle ; mais ça couvrait les frais de laboratoire. Dans ce projet, j’ai décidé de conduire mes recherches sur deux variétés d’acacia : nilotica et raddiana. Ces plantes locales sont utilisées par les éleveurs pour des soins en santé animale. J’ai démontré que ces plantes peuvent soigner les parasites des moutons. L’acacia nilotica est utilisé pour l’alimentation et la santé animale. J’ai pu démontrer également que le raddiana serait plus efficace que le nilotica si on l’utilisait à des doses de 100 et 200 g.


A quoi peut servir cette étude pour le Burkina Faso et pour le monde ?

Cette étude est importante parce que le Haemonchus contortus, le nématode le plus pathogène, constitue l’une des menaces majeures de l’élevage des petits ruminants. Ce parasite peut détruire 90% du bétail. Il sévit pendant la saison pluvieuse et se loge dans le tube digestif des moutons. Et il y pénètre à travers le fourrage que les animaux broutent. L’autre pan de mes recherches porte sur la lutte contre le réchauffement climatique. Il y a des bactéries dans la panse des moutons, responsables de la production du méthane. Ainsi, les moutons émettent dans l’atmosphère du méthane qui est un gaz à effet de serre. Avec l’acacia raddiana, j’ai démontré qu’on peut contrôler ces bactéries pour que les moutons émettent moins de méthane.


Mais, est-ce que les moutons sont vraiment de gros pollueurs ?

Le méthane est le 2e gaz à effet de serre, après le CO2. Il contribue à la pollution de l’environnement à hauteur de 15%. Et les ruminants y participent à hauteur 3%. Il ne faut pas négliger cela. Aussi, selon les travaux réalisés par les services du ministère des Ressources animales, il y aura plus de ruminants que de personnes au Burkina Faso en 2019. Ainsi, plus on intensifie l’élevage, plus cela va émettre des gaz qui deviendront dangereux. Je voudrais qu’on prenne au sérieux l’émission des gaz à effet de serre par le monde animal. Avec mes travaux, on peut lutter contre les parasites gastro-intestinaux et les gaz à effet de serre.


En octobre dernier, ces travaux vous ont permis d’être la lauréate du concours « Ma thèse en 180 secondes ». Que représente ce prix pour vous ?

J’étais contente de représenter mon pays et l’université de Ouaga 1 Pr Joseph Ki-Zerbo. Le prix n’est pas seulement pour Geneviève Zabré, mais pour le Burkina et cela montre qu’à l’université de Ouagadougou, on dispense des formations de qualité.


Dans nos contrées, il n’est pas facile pour les femmes de faire de la science. Quels conseils pouvez-vous prodiguer aux jeunes filles qui voudraient suivre votre exemple ?

De la biologie à la santé animale en passant par la protection des plantes, mon parcours n’a pas été linéaire et mon objectif était de pénétrer dans le monde scientifique vaille que vaille. Les jeunes filles qui désirent se lancer dans les sciences doivent avoir des modèles. Moi, j’ai toujours voulu ressembler au professeur de chimie Yvonne Bonzi, actuelle directrice générale de l’Institut des sciences (IDS) de Ouagadougou. J’ai toujours dit « les études d’abord, l’homme après ». Et mon fiancé l’a compris J’invite les jeunes filles à persévérer et à avoir de la passion pour ce qu’elles font.


Comment conciliez-vous alors la vie familiale et la recherche ?

Le monde de la science est assez masculin, surtout au Burkina Faso. Il est difficile pour une femme de concilier la vie conjugale et la recherche scientifique. Les remarques ne manquent pas, les hommes te disent : « A cette heure tu devrais être à la maison ». Je leur réponds : « Il y a une heure pour les casseroles et une heure pour les études ! » Moi, une fois que je franchis la porte de mon domicile, c’est pour mes travaux, je ne stresse pas pour autre chose.


Quels sont vos projets actuels ?

Je cherche pour l’instant une bourse postdoctorale pour approfondir d’autres activités de recherche. En étant enseignant-chercheur à l’université, cela pourrait me permettre de continuer à faire de la recherche qui est ma grande passion, et encourager les jeunes filles à se lancer dans le monde scientifique. Mon plus grand rêve, c’est de mettre en place un laboratoire de parasitologie bien équipé au sein de l’université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo, pour permettre aux étudiants de travailler sur place. Car moi, j’ai réalisé pratiquement tous mes tests antiparasitaires hors du pays.


 

Par: Boureima Sanga — Src: scidev.net

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